Charlotte Perrin, l’intervista integrale. Un lettre et quelques pistes

Share

La riporto così come è. Senza tagli -è così piena di bellezza-. Senza traduzione, voglio che tintinni.

“Voilà plusieurs jours que tes questions m’accompagnent, aussi simples que complexes, de jour comme de nuit. Peut-être que pour tenter des réponses (il y aura certainement beaucoup de “peut-être”), je devrais commencer par te raconter ces moments en leur compagnie.

Ces derniers jours, je me suis promenée entre les idées, j’ai fait des tours au jardin, regardé l’eau scintiller, retrouvé les mêmes fleurs qu’ailleurs.
J’ai fait le chemin dans un sens puis inventé des retours en faisant des détours.

J’ai feuilleté des carnets, posé des phrases en vrac, noté des sensations.
J’ai bien dormi, mais aussi connu une insomnie.
J’ai écrit en trois langues, c’est ainsi.
J’ai rempli mon panier avec du mesclun et des fleurs à croquer, le dimanche j’aime aller au marché. J’ai dessiné des pensées qui ressemblaient déjà à des dessins, taillé des crayons, inauguré mon herbier d’anniversaire avec des anémones aux couleurs d’un crépuscule.


J’ai retrouvé des livres et des annotations sur les pages. J’ai ri, j’ai pleuré aussi.
J’ai rempli des cartons et j’ai rêvé entre les nouveaux murs de mon prochain atelier.
J’ai repensé à beaucoup d’autres endroits. J’ai eu froid puis chaud, j’ai eu mal et soudain plus rien.
J’ai pris le soleil, c’était bien.
J’ai pensé à toi.
J’ai revu d’anciens dessins et des mots que j’aurais très bien pu écrire aujourd’hui.
J’ai jeté des feutres secs, repassé des tissus. Je viens de déposer des pièces en céramique pour une nouvelle cuisson et je ne me souviens presque plus de ce que j’y ai peint.
C’est aussi bien comme ça, la surprise sera au rendez-vous.
Et me voilà, on est lundi, pour démarrer avec toi tout en devant terminer cette lettre aujourd’hui.

Est-ce que faire une longue introduction, c’est parler de simplicité ?
Peut-être. C’est te raconter la vie brute et tout ce qui nourrit mes idées, mes rêves, les histoires, parce que tout part de là, finalement : du fait d’être perméable au monde, aux autres, à moi. Tout est là, tu vois, tout existe déjà, tout est matière à. C’est simple, vu comme ça. Peut-être qu’au fond, tout est bien plus simple qu’on ne le croit.
La simplicité, j’ai l’impression qu’elle est à portée de tous mais qu’on peut aussi passer à côté.
Peut-être qu’elle trouve son origine quelque part dans le cœur, quelque part dans un endroit qui respire la passion ? Quand on la ressent, peut-être qu’il faut sans cesse en prendre soin, lui faire de l’espace pour qu’elle puisse surgir, effacer les peurs, grandir, réconforter, encourager.
Il faut l’apprivoiser, la simplicité, lui faire confiance (se faire confiance), lui donner le temps, laisser décanter, ne pas vouloir tout comprendre, ressentir. Elle s’impose, c’est presque de l’ordre d’une intuition, d’une sensation, d’une vibration, et en même temps, il faut la vouloir pour créer avec.
C’est peut-être aussi, se souvenir que tout est processus, que dans le fond rien n’est bien figé et qu’il s’agit surtout d’essayer, de faire avec assiduité (mais si la passion est là, l’assiduité aussi). 
C’est peut-être aussi, se souvenir que tout est processus, que dans le fond rien n’est bien figé et qu’il s’agit surtout d’essayer, de faire avec assiduité (mais si la passion est là, l’assiduité aussi). 

Peut-être que la simplicité, c’est quand on s’écoute qu’elle naît, quand on crée au plus juste de soi, avec toute sa sincérité. En tout cas, c’est ce qui me touche le plus, je crois, dans la vie en général, devant une œuvre, dans chaque personne en particulier. Quand dans une image, un texte, une voix, un geste, une création, une rencontre, un regard, je sens l’autre avec toute sa force et sa fragilité à la fois; c’est simple et sincère.

Peut-être que j’aurais dû te parler de la simplicité des matériaux que j’aime aussi utiliser. Des stylos, des feutres, des crayons de couleurs, de l’argile et des engobes que je travaille comme de l’aquarelle, des tissus recyclés, des carnets entassés. De ma manière de faire aussi, en continu, sans brouillon, mais avec des sensations. Ici, là, ailleurs, tout le temps :  laisser faire le cœur, la respiration, la mémoire, les mains. 

Tout est processus, un projet a priori terminé se poursuivra certainement autrement, dans un autre projet, même sur un autre support. Accepter le temps vaste de la création, mais aussi les étincelles soudaines : c’est ainsi que j’avance, je crois, et que le chemin se dessine, propice aux surprises donc ! Alors s’il fallait décrire une structure pour tout cela, ce serait certainement quelque chose de solide et de flexible à la fois, une possibilité de basculer tout en restant bien ancrée, une danse ! Ce serait aussi un dehors en dedans et un dedans en dehors, perméable, mouvant, intime et partagé, ouvert et fermé, une absence présente, une présence absente. Il y a beaucoup de tensions, peut-être que ce sont elles qui tendent parfois mon corps; tout cela occupe tellement de place en moi. 

Il m’arrive de sentir que je saisis quelque chose, mais ce quelque chose s’échappe toujours un peu, ou presque. Je m’en approche, le perçois, le comprends par moment, le reconnais. J’essaie, je me souviens, je trouve, je retrouve, et puis je recommence, mais autrement, peut-être parce qu’il y avait aussi autre chose après. C’est peut-être ce qui fait qu’on s’accroche, qu’on poursuit, malgré les tempêtes. C’est certainement toujours en gestation, quelque part, comme une graine semée qui grandit sous la terre jusqu’à ce qu’un matin, la pointe d’une petite feuille verte fasse son apparition.

Peut-être que la structure, c’est à la fois ce qui permet, ce qui soutient, ce qui questionne, et soi-même. Car l’élan, il naît du dedans, c’est un état actif sans cesse réanimé par le dehors. C’est la ténacité, la persistance aussi qui permettent ces mouvements et ce lâcher-prise justement; une sorte de liberté, aucun jugement. C’est comme quelque chose de fragile et fort à la fois. Je ne trouve pas les mots.

C’est peut-être cette liberté qui m’invite sans cesse à jouer avec différentes techniques, différents supports, différentes langues; qui m’amène à voyager, à me déplacer pour changer de regard, pour sentir différemment, exister autrement, redéfinir ce que je connais. Une pratique fait écho à l’autre, le regard sur l’une en complète une autre, un geste de la main peut en modifier un autre : le langage se crée à plusieurs outils, c’est tout ce que j’aime dans la poésie.

Tu me demandais si la magie existe. Je ne sais pas s’il y a de la magie dans l’acte même de créer, mais peut-être dans ce qui surgit quand on partage une image, une histoire, des mots et qu’ils font écho. Mon travail prend racine dans l’intime puis chacun apporte sa lecture, son histoire, son vécu, et alors les œuvres se complètent à plusieurs. C’est peut-être ce qui est magique, d’être relié par les émotions, parce qu’il y a eu du temps, des gestes, qui sont passés là pour créer des images et des mots. Quelque chose apparaît, c’est palpable, mais au-delà de la matière à la fois. C’est là et ailleurs. Parfois, cela reste en mémoire quelque part dans la tête, dans le cœur, et peut-être que cela nous permet de voir le monde autrement, de comprendre les autres autrement. C’est une douce rêverie que de considérer le monde rempli d’histoires à raconter, à partager, à inventer qui permettraient qu’on se comprenne tous un peu mieux.

D’aussi loin que je me souvienne, l’attention à ce qui m’entoure, l’inquiétude aussi à capter, enregistrer, créer pour raconter, m’a toujours habitée. J’ai commencé par dessiner, écrire, et je ne me suis pas arrêtée. Avec le temps, j’ai découvert d’autres techniques, mais pour moi, c’est le geste du dessin qui permet le passage de l’une à l’autre (sur terre, sur feuille, sur tissu), comme un seul geste qui dessine le chemin où se promener. En semant des dames-montagnes qui portent des robes d’histoires en guise de paysages, en créant des livres en tissus qui espèrent recoudre avec douceur les blessures, en inventoriant en dessin, patiemment, les lieux dans lesquels je me promène, je crois que cherche à tracer la vie, à garder une mémoire pour la partager, à la montrer pour se souvenir ensemble. “

www.Charlotteperrin.fr
@charlotte_perrin_